© 2019 par lab N360

La Ville-Machine​

 

Pier-Luc Lussier

À travers les trois villes que nous avons visitées se placent des dynamiques économiques et sociales complexes qui ne peuvent être détaillées, mais qu’un concept pourrait éclairer. Avant la création de Fermont, l’endroit était un lieu libre des hommes. Sans intervention dans le territoire, les seules communautés qui pouvaient s’y trouver restaient nomades. L’avènement de la mine à stimuler un investissement urbain et fondé, ce qui aujourd’hui apparaît comme une ville. Mais cette ville n’est pas un organe d’un corps étendu. Elle n’est pas non plus un corps autonome. Elle vit à l’aide de machine, qui charcutent, extraient et broient les entrailles de la Terre. Elle est en soi une Ville-Machine, qui fonctionne au carburant économique artificiel. Lorsque l’économie tombera, que l’Asie cessera d’importer le digestat ferreux, la ville s’arrêtera comme on fermera la mine.

L’exemple semble bien s’exprimer aussi à Schefferville, l’ancienne ville minière. Malgré qu’ils continuent d’exploiter le minerai en quantité réduite durant l’été, on se rend rapidement compte que la machine roule à vitesse réduite. Pendant les heures de gloire de la ville, des communautés Innu et Naskapis se sont rapprochés de la mine et de la ville pour en tirer profit. C’est eux qui sont restés lors de l’exode des travailleurs de la mine vers le sud. Le gouvernement a ensuite pris le relais pour les services. Sans l’activité économique de la mine, sans la machine, rien n’existerait tel quel.

À Kuujjuaq, et peut-être même dans d’autres villages, l’activité économique dépend aussi d’une machine. Elle est beaucoup plus abstraite, plus subtile. Il faut revoir l’histoire pour en comprendre les complexités. En 1975 est signé la convention de la Baie-James et du Nord québécois, elle assure une indemnisation et une responsabilité de l’état envers les communautés inuites. Elle leur permet aussi une autonomie, fondamentale au développement de leurs communautés. La machine est donc dans le territoire, prenant forme dans les barrages hydroélectriques absents des villes. C’est une machine politique qui alimente tout le Québec en énergie, et qui irrigue de retombées les communautés du Nord. C’est une machine territoriale, qui dépasse largement la portée des villes précédentes.

L’impact sur l’environnement est présent dans tous les cas. Extraire de l'énergie, ou une matière première, reviens à marquer le territoire, le changer, le bouleverser. Le territoire est en soi une ressource, et les décisions politiques qui influencent la gestion de cette ressource affectent aussi l’univers matériel des villes. On ressent l’accord économique de la Baie-James dans l’environnement bâti du nord du Québec en autre par l’appareil politique qui en découle. La gestion du territoire urbain, des ressources et des habitations est réglementée par des institutions qui ont pris naissance dans l’accord de la Baie-James.

On ressent la descente économique du fer lorsqu’on se promène à Schefferville, qui pourtant, est loin d’être une ville fantôme. Et on ressent aussi l’inverse à Fermont, où l’investissement au travers les multiples services de la ville découlent de près ou de loin de l’activité économique de la ville. À une autre époque, Schefferville bénéficiait du même investissement privé qui faisait de la ville un endroit plein de ressources où la qualité de vie gonflée par l’industrie minière alimentait une réalité tirée d’un rêve illusoire de Maurice Duplessis, qui avec des allures sectaires, faisait miroiter un reflet d’un certain “plan nord”.

 

Dans ces trois exemples, ces villes ont une machine qui témoigne d’une réalité de l’époque moderne. Une machine qui accorde puissance, ressources et énergie aux populations vivant dans ce territoire isolé.  Une machine si puissante, qu’elle inverse la polarité utilisateur-machine. Elle soumet les populations à sa puissance infernale de destruction de territoire et de consommation de ressources. Ces machines demandent à être nourries et entretenues à une vitesse et un coût aussi étonnant que la puissance qu’elle génère. Elles finissent par être des machines qui contrôlent, des machines politiques.

Références

Batiment de la mine de Fermont

©Pier-Luc Lussier, Fermont, 2018

Schéma de comparaison de l'organisation politique entre le sud du Québec et le Nunavik - Audry Sanschagrin