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Le moment présent

Annabelle Daoust

À Schefferville, Jean-Baptiste Laurent, directeur des services techniques du Conseil de la Nation Innu Matimekush-Lac John, nous racontait dans sa tente comment il pêchait la truite grise. À la main, sans canne à pêche, à l’aide d’une petite corde avec une sorte de noeud coulant à un bout et un hameçon à l’autre bout. Il connait bien le comportement de la truite ; il l’a observée longuement, patiemment. En premier, elle vient s’approprier l’appât en se frôlant dessus pour y laisser son odeur. Une fois sienne, la truite revient à la charge pour engloutir sa proie. Alors que cette dernière s’éloigne du pêcheur, le noeud coulant glisse doucement pour se défaire complètement et clac! Le hameçon s’enfonce dans la gorge de la truite : le tour est joué. Ne reste plus qu’à la sortir de l’eau.

Jean-Baptiste nous a ensuite relaté une expérience qui définit exactement ce qu’est le moment présent : couché sur la glace, le nez face au trou qu’il avait percé pour accéder à l’eau du lac, tenant sa petite corde, il attendait la truite. En fait, il ne faisait qu’un avec son action, son intention. Il était le lac, l’eau, l’appât, la truite; tout le reste n’existait plus.

Puis, Jean-Baptiste a partagé sa dernière pêche avec nous : deux beaux filets de truite grise qu’il avait conservés dans la neige deux jours durant. Dans de l’huile de soya, il a fait cuire les filets côté peau, puis les a virés côté chair pour terminer la cuisson des épais filets. Il nous a partagé sa truite au naturel, en petits morceaux, sur un plat qu’on a fait circuler entre nous : un vrai délice! Pendant ce temps, il a fait frire la peau dans le fond de la poêle jusqu’à ce qu’elle soit croustillante, puis nous l’a servie. Rien ne se perd dans l’animal, nous a-t-il dit.