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Le langage du territoire

 

Annabelle Daoust

L’Innu Mathieu André, chasseur et trappeur, dix-huit ans chef de bande à Sept-Îles et à Schefferville, aurait aussi découvert « les premiers minerais de fer de la ville » alors qu’il chassait près du lac Knob, en 1937. Soucieux de « la disparition de la culture traditionnelle innue », Mathieu "Mestanapeu" André publie ses mémoires dans son ouvrage intitulé Moi “Mestenapeu”. S’il y décrit les modes de vie traditionnels innus, il y dénonce aussi « la pollution, le non-respect du cycle de vie du caribou, la destruction de son milieu de vie et le manque de déférence du mode de vie des autochtones. » (1)

Pour ma part, c’est Lucien McKenzie, chargé de projet au développement économique du Conseil de la Nation Innu Matimekush-Lac John, inquiet lui aussi de la disparition de sa culture traditionnelle innue, qui m’a transmis l’existence de cet ouvrage. Lucien a beaucoup de savoir à partager sur la culture innue, ce qu’il a fait avec beaucoup de générosité et à plusieurs reprises, lors de nos échanges durant notre bref séjour à Metimekush-Lac John. Dans ce livre, André Mathieu décrit un système de communication par signes employé par les Innus pendant le temps du nomadisme, et qui prit fin selon Lucien avant 1960. Mathieu décrit le système ainsi : « Si on décidait de rendre visite à quelqu’un mais qu’on ne trouvait personne, on savait toutefois que l’individu passerait par cet endroit, alors on pouvait lui laisser un message. On lui indiquait d’où l’on venait et où on irait par la disposition de quelques branches. Ainsi, chacun pouvait communiquer à l’autre tous ses faits et gestes; on connaissait ces signes par coeur et on les conservait en mémoire précieusement. » (2)

Ces signes pouvaient servir à communiquer des messages tels que la direction empruntée, la distance à laquelle se trouvait la destination, l’emplacement prévu du campement, la durée du séjour, à quel moment du jour le message avait été laissé ou la portion du trajet qui restait à franchir.

La culture innue étant basée sur l’entraide, ce système servait aussi à préciser au passant la quantité de vivres dont disposait le groupe nomade ayant établi campement dans les environs.

Si ce système de communication inspiré des « ressources du milieu » (3) évoque une grande poésie, c’est surtout son ingéniosité qui est surprenante : le fait de pouvoir transmettre des renseignements spatio-temporels à celui ou celle qui connaît les signes et qui est en mesure de ‘lire’ ce message codifié ainsi circonscrit dans le territoire, comme ça, au passage. Ce système est une belle représentation de toute la latitude et la profondeur, voire la splendeur, de la tradition orale innue. Ces savoirs du passé sont aujourd’hui maintenus en vie grâce à la tradition orale, perpétuée par les membres de la communauté innue, comme ces hommes que nous avons rencontrés : Fred, Martial, Vincent, Jonathan, Jean-Baptiste, Lucien et d’autres encore, fiers, soucieux de la disparition de leur culture et conscients de la nécessité -et de l’urgence, de la transmettre par la parole. Ils portent en eux ces savoirs; il sont les vecteurs de la culture innue. En effet, « les savoirs autochtones ayant un lien avec le territoire et faisant partie de l’héritage traditionnel se présentent sous forme de corpus indissociables les uns des autres, tous reliés aux gens qui les portent, au territoire qui les ont vus naître. » (4)

Pourtant, dans le cas des Innus, il faut parfois recourir aux livres pour trouver les maillons manquants de ces savoirs, bien gardés dans la mémoire des aînés aujourd’hui disparus. Lorsque j’ai voulu retracer l’ouvrage de Mathieu André, j’ai été surprise de constater que les seuls et rares exemplaires accessibles au grand public ne se trouvaient qu’à deux endroits et en consultation sur place, soit à la BAnQ (Bibliothèque et archives nationales du Québec) de Sept-Îles et à la Société historique de la Côte-Nord. À l’ère du numérique, on pourrait faciliter l’accès à ces savoirs pour ceux et celles qui souhaitent se réapproprier les bribes manquantes de leur héritage culturel afin de les disséminer, à nouveau, par la tradition orale. Ainsi, Mathieu André aura su préserver ces savoirs issus de la tradition orale par l’écrit. Il revient aujourd’hui aux membres des communautés innues de les transmettre, car il « s’agit là de résistance et de persistance. Cette force permet l’adaptation de la spécificité culturelle des Autochtones à l’environnement qui est le leur aujourd’hui. » (6)

Et c’est déjà bien parti.

« La tradition orale, c’est à la fois une façon de faire et une façon d’être, dans une perception holiste du monde basée sur des relations de réciprocité et d’obligation que cultivent tous les êtres vivants de la nature (humains, faune, flore, ...) et les forces surnaturelles qui la composent. [...] Cette vision circulaire de la tradition orale se rapporte aussi à son application la plus concrète, soit la transmission des savoirs. [...] Chaque occasion de transmission est saisie au vol et dépend ainsi d’un contexte qui lui donne tout son sens. » (5)

Références

  1. Mathieu André: un pionnier des revendications du peuple innu, Lemanic, consulté le 09/04/2018

  2. ANDRÉ, Mathieu (1984) Moi, Mestenapeu. Sept-îles, Éditions Ino. BAnQ de Sept-Îles.

  3. ANDRÉ, Mathieu (1984) Moi, Mestenapeu. Sept-îles, Éditions Ino. BAnQ de Sept-Îles.

  4. Chapitre I La transmission des savoirs, La transmission intergénérationnelle des savoirs dans la communauté innue de Mashteiuiatsh, consulté le 11/04/2018

  5. Chapitre I La transmission des savoirs, La transmission intergénérationnelle des savoirs dans la communauté innue de Mashteiuiatsh, consulté le 11/04/2018

  6. Chapitre I La transmission des savoirs, La transmission intergénérationnelle des savoirs dans la communauté innue de Mashteiuiatsh, consulté le 11/04/2018

Images

  • Image tirée de Mathieu André: un pionnier des revendications du peuple innu

    • portrait Mathieu André Lemanic 2016.jpg​

  • Image tirée de Terres en vue

    • couverture du livre Moi Mestanapeu Terres en vue 2018.jpg​

  • Images tirées de ANDRÉ, Mathieu (1984) Moi, Mestenapeu. Sept-îles, Éditions Ino. BAnQ de Sept-Îles.
    • signe Parti assez loin dans cette direction Moi Mestanapeu 1984.jpg
    • signe Distance du campement_Temps de marche Moi Mestanapeu 1984.jpg

    • signe Rester sur place peu de temps Moi Mestanapeu 1984.jpg

    • signe Durée du séjour_lieu du campement Moi Mestanapeu 1984.jpg

    • signe Vivres à moitié dépensés Moi Mestanapeu 1984.jpg